Jour 12 : Innsbruck - Domessin

Le cÅ“ur serré, je m'enfuis de ce petit parc où nous venons de passer une courte nuit, laissant Nico livré à lui-même sur cette terre peu connue. Ainsi s'achève ce périple ; mais la journée ne fait que commencer. Certaines incertitudes me tiraillent l'esprit et me pressent de me retrouver dans le train.

C'est avec une bonne demi heure d'avance que je me retrouve sur le quai du départ, relativement vide. Après quelques allers-retours à la recherche du meilleur endroit pour avoir accès au wagon à vélos, je me fie à mon instinct et me place au milieu. En effet, il était bien stipulé que le transport de vélo dans les trains autrichiens et suisses ne pose aucun problème, sous réserve de places disponibles dans le local approprié. Il est donc de mon devoir de tout mettre en œuvre pour être le premier à enfourner mon fidèle deux-roues dans le train, et ainsi espérer voyager de plein droit avec mon bagage un peu spécial.

La marge de sécurité temporelle que je me suis octroyée me laisse tout le loisir de préparer mon vélo à son retour ferroviaire. Je le débarrasse de ses encombrantes sacoches afin de favoriser son insertion dans le compartiment. Je pense même à me réserver une gourde d'eau dans mon sac dans le but de survivre dans des conditions confortables à cette première étape de quelques heures qui me permettra sans effort aucun de rallier Zurich, en Suisse. Soudain, une vision d'horreur me glace : une autre cycliste est sur le quai. Qu'elle ne s'avise pas de me piquer ma place ! J'envisage de simuler un suicide en la poussant sur les rails au passage du prochain train, puis me ravise. Si je devais être interrogé par la police, je risquerais de rater mon départ. Trop risqué. Me voilà contraint d'employer la ruse ; autrement dit, me placer idéalement près de cette personne (sûrement une habituée qui s'est mise en bon endroit) et être prêt avant elle pour embarquer.

Mon stress est à son comble alors que le convoi arrive enfin en gare. J'active mes radars à la recherche d'un quelconque logo sur une des portes qui ressemblerait à une bicyclette. Rahhh, c'est où ? La cycliste a disparu. La garce, elle est là, tout à gauche, effectuant une manÅ“uvre étrange avec son vélo. Je me précipite dans sa direction et arrive devant une grande porte ouverte. Un homme y apparait : "Ticket ? Nach Zurich ?" "Yes yes, oui , ja, vas prends mon vtt, prends en soin je l'aime bien". En un grand coup d'abdos, il s'empare de mon vélo et disparait dans le wagon.

Et voilà. Passablement rassuré, je me lance en quête de ma place réservée. Même avec la fatigue, je trouve cette tâche assez simple et la remplit avec grand succès. Je ne suis pas en première classe mais l'endroit me semble confortable, d'autant qu'il n'y a personne à mes côtés. C'est donc avec un certain contentement que j'étale mon corps sur les sièges avant de me plonger dans un semi comas jusqu'à Zurich.

8h39 - 12h20

Le temps passe doucement mais sûrement. N'ayant pas trop la force d'utiliser mon baladeur mp3, je m'amuse à reconnaître la vallée par laquelle nous sommes arrivés à destination, jusqu'à Landeck. A mesure que les kilomètres filent, c'est le ciel qui s'assombrit et nous ne tardons pas à nous retrouver dans une pluie fine et un brouillard dont la simple vue me donne des frissons. Ambiance hivernale au programme de cette matinée.

Le relief s'élargit, l'humidité semble être moins forte, nous longeons un beau lac. Tout ceci sent la Suisse à plein nez. Nous faisons une longue pause dans une gare, pour visiblement scinder le train en deux. Retour du stress : et si j'étais du mauvais côté du train ? Si j'avais mal compris les instructions concernant les voyageurs allant à Zurich ? Mon inquiétude ne se calme pas au redémarrage, et pour cause : nous repartons dans l'autre sens. Je me mets à scruter les moindres détails du paysage, tentant de me rappeler si j'étais passé là il y a quelques minutes. Après un violent effort psychologique, je tente d'accorder toute ma confiance à cette compagnie ferroviaire qui jusqu'à maintenant m'avait paru tout à fait respectable, en tablant sur le fait qu'on ne m'aurait pas réservé une place au mauvais endroit.

12h20 - 13h32

Choix judicieux, puisqu'aux alentours de 12h20 j'arrive en gare de Zurich. Magnifique bâtisse en plein centre ville. Grâce à l'heure que je me suis réservée pour effectuer la correspondance, je me propose de faire une courte visite de la ville. Le vélo à la main (le brave employé me l'a bien rendu), je débute ce micro tourisme par la traversée de ladite gare, qui se révèle en fait être un marché géant. Saucissons, fromages, légumes, burger king, tout est là. Néanmoins, les prix font frémir. Une fois à l'air libre, je me dirige vers le quartier où la présence d'un fast food me parait le plus probable. Hélas, un détail fait tourner cette petite virée gastronomique au cauchemard ; en effet, sans antivol, je me vois mal laisser mon fidèle destrier, soit toute ma vie, cinq minutes au milieu de la foule pendant que je me commande un vulgaire big mac menu XL, frites, coca lite. Par ailleurs, 10 FS le croque monsieur, je dis non.

Après avoir effectué quelques allées et venues dans ces rues animées et essuyé les insultes d'une (vieille) conductrice de taxi qui n'appréciait pas ma trajectoire au niveau du carrefour, je constate avec effroi que le temps tourne, et qu'il va falloir choisir. Le plus simple sera le burger king de la gare, dont le guichet est directement accessible en bécane . Après m'être délesté de 10€, je me retrouve avec un fanta de 0.5 L, un sac en papier rempli d'un double whooper et de frites, un vélo, des sacoches et un sac à dos, me dirigeant d'un pas rapide vers les quais. Mon train est déjà là. Pas d'employé serviable pour me débarrasser de mon engin, je m'introduis péniblement dans le wagon spécial vélo à la française, où quelques accroches remplacent une rangée de sièges.

13h32 - 16h15

N'ayant pas réservé de siège particulier (quelle audace !), je passerai donc cette étape dans le voisinage d'un autre cycliste et d'une poussette.

16h58 - 17h49

Que dire de plus, si ce n'est que j'arrive ainsi en gare de Genève sans trop d'encombres. Il est l'heure de gouter, mais surtout de passer la douane et de chercher mon TER en zone française. Retour au bercail. Les nouveaux TER de la SNFC sont jolis et silencieux, mais qu'est-ce qu'ils sont petits ! Aucun endroit dédié au transport des vélos, je dépose donc le mien à l'endroit le plus optimal, c'est-à-dire devant la porte, dans le mini couloir. Je me trouve une petite place assise avant de voir une vague de voyageurs occuper le peu d'espace qu'il restait à l'entrée du train. Mon vélo se voit alors progressivement recouvert de sacs, tapis de sols et autres duvets. C'est l'anarchie dans ce TER. Mais c'est parti.

Je prends rarement le train, mais j'ai toujours remarqué que la probabilité d'y rencontrer des gens bizarres est bien plus élevée que dans tout autre endroit. Vu la densité de personnes dans cette voiture, cette conjecture ne pouvait que se vérifier. L'homme en face de moi commence à me taper la conversation.

"Hhhhhhaaaaaaa, il est à toi ce vélo ! Oui ? J'en étais sûr. T'as des jambes de sportif, toi."

Et il me lance une grande tape sur les mollets, devant un public effaré.

" T'es allé jusqu'en Autriche en vélo Ohhhh là là là lààààààààààà. T'es allé jusqu'à quelle altitude ? Ouahhhh ohhhh ouhh dis donc héhé héééééééééé, respect !!!!! c'est pas facile hein "

S'ensuivit un passionnant monodialogue sur le vélo, son expérience, etc... avant de sortir une bière, histoire de maintenir son haleine à senteur constante. Il s'adresse alors à nos voisines : "do you speak french ?" Très polies, celles-ci lui demandent où il va. "Oh vous savez, je ne prends pas le train, c'est le train qui me prend". Il pose sa canette de 50 cL par terre, avant de "poker" une petite jeune qui voyageait debout à proximité. "Fais pas la gueule, t'es pas un monstre !" Bien sûr, sa boisson se renverse au premier virage et inonde les bagages de nos voisines, heureuses de trouver un bon prétexte pour quitter la place définitivement. Pendant ce temps là, j'avais dégainé mon livre et m'y étais plongé afin de favoriser un sujet de non conversation avec cet espèce de vieil alcoolique qui commençait à me raconter qu'il commence à être sourd, puis imaginer que je me payais sa tête en répondant à voix basse (je rappelle au lecteur que nous sommes toujours dans un train). Dépité d'avoir renversé son gouter et de ne plus trouver avec qui papoter, il sortit à la minuscule gare suivante, après s'être assuré auprès de tout le monde que c'était bien un "petit bled" (c'était apparemment son objectif de voyage).

Le TER continue sa marche jusqu'à Culoz, où je dois effectuer ma deuxième correspondance. Mon inquiétude grandit alors que l'heure de départ de mon prochain train approche, et que nous ne nous sommes toujours pas arrêté en gare. Après quinze minutes de retard, j'arrive à Culoz, disposant de -1 minutes pour changer de train. Je sors mon vélo, court comme un fou en suivant la foule. "Le train pour Chambéry ?" Un contrôleur m'invite à me calmer, traverser le quai et me diriger vers un antique TER jaune qui m'attendait, ou plutôt qui attendait mon train en retard. Pas de problème pour mettre mon vélo, puisque les wagons sont quasiment vides et que l'entrée de ceux-ci sont un peu moins non optimisés pour accueillir un grand flot de personnes que les trains modernes.

17h59 - 18h35

L'amas de ferraille se met en mouvement dans un grincement révoltant, et me voilà parti pour rejoindre ma quatrième correspondance de la journée, à Chambéry ! Le temps est beaucoup plus estival que ce matin, ceci n'étant pas pour me déplaire. Un regard porcin se pose sur moi.

"Billet ? Carte ?"

"Hmmm ? Quoi (tu veux ma photo) ? Ah oui, ma carte 12-25."

Le visage philistin de la contrôleuse se fond parfaitement dans le décor de ce wagon défraichi, mais relativement propre. Après tout, mon vélo n'est pas une œuvre d'art, et je n'en demande pas plus à la SNCF. Du moment que j'arrive à bon port en un temps raisonnable...

Si le lecteur trouve ce récit long, c'est normal. Je l'avais prévenu que le train tenait un rôle maléfique dans cette histoire, et ceci jusqu'au bout. Cette journée sur des rails avait nécessairement pour vocation à être atroce, et ce fut le cas.

18h35 - 19h01

Heureusement, une hôtesse m'attendait en gare de Chambéry pour m'accompagner lors de ma dernière correspondance. Elle se proposa très cordialement de garder mes affaires pendant que j'allais acheter mon billet "Chambéry - Pont de Beauvoisin", mais ne porta pas mon vélo dans les escaliers, ni jusque dans le compartiment. Tant pis.

19h01 - 19h31

Je préfére sa discussion à la précédente (dans le Genève-Culoz), ce qui rend cette dernière étape un peu plus agréable. Ma mère nous attend à la gare de Pont.

19h31 - Fin

"Vas-y Fraide, monte dans la voiture. Ah non toi, tu mets pas ton vélo dans la voiture, tu vas la salir. Tu rentres en vélo. Bon ok, laisse moi tes sacoches si tu veux."

Gonflé de bonheur par cet accueil chaleureux, je trouve profit dans ce calvaire par la compétition. En partant tout de suite, arriverais-je à abattre les 5 km qu'il faut parcourir jusqu'à la maison avant la voiture ? Hélas, le dénivelé rendit les choses compliquées, mais mon chrono fut honorable.

Et mon père de m'accueillir : "Bahhh, t'es tout transpirant".

Conscient de la mauvaise tournure que prennent les choses, je me jette sous la douche avant de risquer de me faire déshériter. L'astuce fonctionna à merveille, puisque j'eus le droit de m'attabler... et diner.


Note de l'éditeur

Ils vécurent heureux et partirent en vacances le lendemain, pour l'Ecosse. L'histoire ne dit pas si les parasites intestinaux que s'est découvert en août le narrateur sont apparus avant ou après cette journée transitoire...