Jour 10 : Ried - Haiming

Nous n'avons pas bougé du camping de Ried, et inversement. La nuit fut aussi passionnante que la représentation d'un manche de pioche en peinture acrylique. Aussi, après avoir joui du luxueux pain d'épices acheté la veille au bord du lac Resia, nous nous projetons dans l'éventualité de commencer une partie de ping pong dans l'enceinte du camping. Mais cela nécessite d'avoir deux planches de bois, un objet sphérique relativement léger et une surface plane rectangulaire surélevée à hauteur de taille environ. Nous établissons donc le cahier des charges, attendons l'autorisation de notre supérieur hiérarchique avant de commencer une procédure administrative laborieuse visant à effectuer l'acquisition de ce matériel. Faces à la muraille de difficultés quasiment insurmontables qui s'érige ainsi face à nous, nous abdiquons aussitôt.

Pour compenser ce divertissement manqué, nous appliquons une dilatation temporelle à notre séance quotidienne de rangement, puis partons mollement en direction d'Innsbruck. Je tiens à préciser au lecteur qu'il nous reste deux jours pour réaliser les quelques kilomètres de plat descendant annoncés par la carte, et que par conséquent nous n'avons d'autre choix que de rouler le plus doucement possible, par opposition au début du voyage. Un périple cycliste, c'est comme une sonate : il faut toujours un mouvement lent.

Néanmoins, l'ambiance sportive est au rendez-vous. Malgré l'altitude de plus en plus basse (et donc une température qui s'élève agréablement), nous continuons de fréquenter des stations de ski, sport national de l'Autriche s'il en est.

Puisqu'on n'avance pas dans la vie sans objectifs, je vais vous conter le notre pour la matinée : arriver à Landeck sans transpirer d'une goute, afin de s'y sentir aussi frais et propre qu'à la sortie de la douche.

Sans vouloir me vanter, nous avons relevé ce défi avec grande aisance, en longeant une rivière dont la sublime couleur m'évoque les charmes inoubliables du lac d'Aiguebelette.

C'est donc sans peine aucune que nous abordons le MPreis de Landeck. Un grand jour dans ma vie, puisque je découvre ainsi un nouveau type de supermarché, non sans intérêt. Aux allures très modernes, le MPreis (c'est la star locale) arbore de grandes parois extérieures tout en verre, abrite des rayons incroyablement bien rangés, ainsi qu'une cafétéria fort accueillante. Les employés ne le sont pas moins, puisque l'une d'entre elle, emplie de pitié face à mon désarroi (je n'avais pas trouvé de paniers à l'accueil et me retrouvait fort embarrassé devant le rayon des légumes avec du jambon et du fromage plein les bras), m'aida pieusement à me saisir d'un sachet en plastique afin d'éviter toute chute de produits alimentaires qui m'aurait valu une honte publique nationale. Mais le meilleur est à venir. En effet, au moment de régler ma dette par carte bancaire, je suis débité deux fois, avant que cette erreur soit corrigée... deux fois (je prendrai connaissance de ce fait heureux à mon retour en France).

Nous reprenons la piste cyclable pour sortir de cette ville, nous poser tranquillement et déguster toute cette charcuterie dont j'ai eu le plaisir de faire l'acquisition, sans oublier les yaourts tyroliens.

C'en est parti pour une petite après midi de vélo annoncée qui se révéla être le pire des cauchemars. En effet, tels la fourmi qui tenterait vainement d'atteindre son nid en tournant le long d'une spirale infinie, nous voilà pris dans le piège d'un itinéraire conçu spécialement pour les cyclistes, se résumant en une succession de zigzags réduisant notre progression à néant. De forêt en village et de village en chemin forestier, nous serpentons de la façon la plus atroce qui soit au milieu de la vallée, rejoignant alternativement chacun des ses deux bords, tandis qu'Innsbruck reste à distance quasi constante de nos êtres en errance.

Quand j'étais petit, de manière générique, on appelait ce genre de phénomène "pédaler dans la choucroute". Malgré cette expérience lamentable, la pause s'impose et la sieste également.

Peut-être était-elle nécessaire à notre survie, puisque ce n'est qu'après ce sommeil réparateur qu'il nous vint à l'esprit de rejoindre la route principale. Ô miracle, elle n'est plus interdite aux cyclistes ! En partant du principe que nous finirons le périple sur cette ligne droite, franche et massive qui fait office de route jusqu'à Innsbruck, nous voilà donc presque certains d'atteindre demain notre but final en un temps raisonnable. Nous sommes donc en mesure de chercher un domicile pour la fin de journée et la nuit suivante. Notre choix s'arrêtera sur un champ en bordure d'une plantation de maïs.

Notons que ce champ de céréales, à l'instar des cabanons en Suisse, offre toute l'intimité nécessaire à l'assouvissement des besoin humains les plus élémentaires. Et Nico d'entamer son nouveau livre, acheté ce midi à Landeck.

S'ensuit l'heure du repas de pâtes bien mérité.

Puis la séance de lecture quotidienne, en attendant la tombée de la nuit. Le lecteur notera au premier plan de l'image que je me suis délecté d'une savoureuse boite de sardines dont Nico ne voulait étrangement pas.

Mes amis, quelle soirée ! Il faut dire que mine de rien, nous avons fait 3h20 de vélo pour parcourir près de 60 km. Et que demain, après une nuit à la belle étoile... nous irons à Innsbruck !

Jour 11 : Haiming - Innsbruck

Naturellement, la nuit fut écourtée par un soleil estival pressé d'en finir. Aucune d'attaque d'animaux à signaler. Il faut dire que Nico avait exterminé une génération entière de guêpes avant le dîner d'hier. Nous prenons notre temps pour ne pas ranger la tente que nous n'avons pas utilisée. C'est non sans une certaine émotion que nous enfourchons nos machines pour cette dernière étape. Ce sont 40 km qui nous attendent sur cette grande route droite et plate.

Nous nous y lançons à bonne vitesse, jusqu'à ce qu'une blonde bien costaude nous double à vive allure. Guidé par son instinct, Nico se prend à l'irrésistible jeu de faire la course avec cette cyclosportive. Tiré par le fil invisible de ses hormones déployées, le voilà qu'il m'emmène à des vitesses indécentes, frôlant les 36 km/h. Je me retrouve à cravacher derrière comme un lion en furie pour tenir la distance, tandis que Nico s'en donne à cÅ“ur joie, comme attiré par l'arrière-train proéminent de cette rapide autrichienne. Ce petit manège va durer environ 20 km, avant que je perde subitement ma gourde par terre. Sûrement l'acte de mon subconscient. Mais peu importe : nous arrivons à destination !

Il est 11h à peine, et nous avons clos l'étape à près de 28 km/h de moyenne. Nous nous engageons dans une traversée de l'agglomération afin de rejoindre l'hypercentre et repérer au passage où se trouve la gare. Nous nous retrouvons dans un centre ville animé par des bandes de touristes en rafale. Troupeaux d'anglaises légèrement vêtues, familles en pagaille, c'est la saison des vacances à Innsbruck.

Nous faisons halte à la gare pour boire des canettes de Coca offertes par de jeunes employées affublées de vêtements aux couleurs de leur entreprise et acheter les billets de train pour nos vélos. Ensuite, nous nous lançons dans un petit tour du propriétaire et admirons ces façades hautes en couleur, avant de nous laisser choir dans les fauteuils d'un restaurant habilement choisi. Pour moi, ça sera Adler Variation, avec ravioles farcies, quenelles aux épinards, quenelles frites au fromage et beignets tyroliens avec choucroute, suivis d'un Apfelstrudel accompagné de glace vanille et crème anglaise. Mon ami se contentera d'une somptueuse escalope avec des pommes de terre, puis d'un dessert dont la sophistication avancée m'empêche de donner une quelconque description convenable.

La classe de cet hôtel-restaurant détonne sur nos corps soumis à une hygiène primitive et nos vêtements imprégnés des efforts de ces dix derniers jours. C'est par pure curiosité que je me rends dans les toilettes de l'hôtel. Je me vois récompensé de cette initiative par l'accueil d'un medley de Mozart (un extrait de symphonie, La Ci Darem la Mano de Don Giovanni, etc...) tandis que je prends mes aises le temps d'écouter la boucle musicale... deux fois.

Après avoir bavé sur le prix des chambres et effectué un dernier tour (Nico voulait ramener des souvenirs), nous nous rendons dans un petit parc public pour passer l'après midi.

Alors que Nico commence à rédiger ses mémoires, je me contente de disposer mon corps fatigué sur mon matelas dégonflé, à attendre que l'après midi passe, entre éveil et sommeil. Mes muscles ne témoignent d'aucun signe de mauvais traitement, mais tout le reste de mon organisme réclame du repos, beaucoup de repos ; ce qui fait que rester immobile pendant plusieurs heures, les yeux entrouverts, est une non activité qui me convient parfaitement. Nous nous permettons même d'attendre le soir pour retourner au centre ville et nous y sustenter à nouveau.

Nous jetons cette fois notre dévolu sur un restaurant type "barbecue", proposant moult grillades. C'est correct pour le prix, mais ça ne vaut pas le repas du midi. Toutefois, la variété de viandes dans mon assiette (saucisse, poisson, steak, porc...) me satisfait assez. Dommage que les (vieilles) serveuses autrichiennes n'aient pas la courtoisie de dire au revoir lorsque nous quittons la table sans donner de pourboire.

Relativement repus, nous nous mettons en quête d'un petit coin pour dormir. C'est finalement le parc de tout à l'heure qui nous accueillera pour la nuit, malgré le passage et l'éclairage publics peu confortables.

Quant à moi, le stress commence à monter. Non pas parce qu'une voiture de police vient de patrouiller sur le chemin en traversant le jardin de ville alors que nous venons de nous réfugier dans nos duvets, allongés sur l'herbe, comme de vrais squatteurs. Mais parce qu'une incertitude nait dans mon esprit : et s'il y avait du décalage horaire non prévu, et que j'arrivais une heure trop tard pour prendre mon train demain matin ? Certains indices me laissent peu de doute, mais je voudrais en avoir le cÅ“ur net.

Au terme d'un sommeil des plus sommaires, je me lève et me dirige vers le bord du fleuve pour tenter de lire l'heure sur le clocher de l'église la plus proche.

Que la grâce de Dieu lui soit rendue. Le soleil naissant envoie ses premiers rayons sur la surface dorée des aiguilles, conférant à l'endroit toute la mysticité qu'il mérite. Et l'horloge sainte de confirmer mon hypothèse : il est 6h21. Et si l'église n'était pas passée à l'heure d'été ? Pour alimenter ma réflexion, je me lance dans de brèves allées et venues sur la bordure du parc, jusqu'à ce que soudain un éclair de pensée me frappe au visage. L'horodateur ! C'est une source horaire fiable. Après vérification, me voilà enfin soulagé. Je ne raterai donc pas mon train de 8h25.

Pour fêter cette heureuse nouvelle, je retourne dans mon lit douillet pour me coucher, en attendant l'heure du départ. Petite visite de courtoisie chez mon compagnon de voyage : il dort à poings fermés.

Regardons de plus près. Eh oui, Nico dort comme un bébé.

C'est avec une grande sérénité que je me plonge dans un profond sommeil de vingt minutes, avant de me réveiller, ranger mes affaires et prendre un ultime petit déjeuner avec mon alter ego. L'heure est grave. Je vais devoir quitter Nico, dont le départ du train n'est prévu qu'en début d'après midi. Quant à moi, ce sont mes dernières minutes en territoire autrichien. Durant une poignée de secondes, je me fais submerger par un flot de souvenirs de ces dix derniers jours. Que d'aventures parcourues ! La facilité ne fut pas toujours au rendez-vous, mais pour quel résultat ! C'est une épopée fantastique qui se termine, une expérience inoubliable qui s'achève, entrelacs d'efforts et de bonheurs où ont alterné souffrance et repos, brouillard et chaleur, neige et soleil. Tant de pays traversés, de civilisations découvertes et de contrées visitées ; de langues parlées également ! Voilà une tranche de vie qui arrive à son terme. L'heure tourne. Non sans une légère déchirure au cÅ“ur, je me vois contraint d'annoncer que le temps est venu, très cher lecteur, de se dire adieu.

"Bon Nico, j'y vais. A tout' "

FIN