Jour 9 : Tubre - Ried im Oberinntal

Nous nous réveillons avec un sourire de félicité. Non pas pour les quelques kilomètres supplémentaires que nous avons avalés hier, ni pour avoir eu la présence d'esprit d'avoir rendu les arroseurs inoffensifs. Mais parce qu'aujourd'hui dimanche a lieu une course cycliste dans la montée du Stelvio, bloquant la route jusqu'à 14h30. Nul doute qu'il eût été trop tard pour nous inscrire ; si nous n'avions pas pêché par gourmandise en avançant de quelques heures cette étape clé du périple, nous aurions alors perdu une journée au prix d'un funeste ennui.

Il nous reste trois jours pour brader les quelques 150 km qui nous séparent d'Innsbruck. J'avais bien prévu un détour par Kühtaï, une station de ski située à près de 2000 m d'altitude, mais une étude avisée de la carte nous informe qu'il nous est possible de clore l'aventure tout en descente. Enfin presque. Après avoir expédié les affaires matinales et renfourché nos engins, nous voilà au pied du dernier col dont l'emplacement coïncide avec le lac du Resia. Voilà un bel objectif pour midi. En faisant le plein d'eau à la fontaine du village, j'observe sur le visage de Nico une métamorphose inattendue : les canines luisantes, le regard empreint d'une obsessionnelle volonté de tuer, le poil légèrement hérissé sur ses bras animés par de brèves convulsions, je le vois déployer une attitude inquiétante alors qu'il est penché au dessus du petit bassin.

Eh bien, en voilà un gros poisson. Par quel heureux hasard s'est-il retrouvé dans ce bac ? Non Nico, je ne mangerai pas de poisson à midi. Prenons plutôt la piste cyclable qui va nous mener droit au lac. Effectivement, ça monte tout droit, dre dans l'pentu comme certains disent par chez nous. Mon compagnon déteste ça, en attestent les multiples grognements qui bercèrent cette matinée.

Malgré la couverture nuageuse qui forme un couvercle opaque au dessus de nos têtes, je me réjouis de ce décor fort agréable et ai hâte d'atteindre le lac pour y déjeuner. Nous traversons une fête de village en ratant de quelques minutes le début de la fanfare (rappelle toi lecteur, nous sommes dimanche), puis longeons un premier lac.

Désolé lecteur, mais nous avons les jambes lourdes et le débit de paroles moins rapide. Une certaine fatigue s'est installée, et avouons que nous sommes quelque peu blasés de voir un lac après les grandioses péripéties qui survinrent hier. C'est pour cette raison que nous avons poussé jusqu'au deuxième pour y observer ceci.

Je serais certainement tombé de mon vélo, renversé par la surprise si je ne m'étais documenté au préalable sur les curiosités du parcours. Nous sommes presque à Resia, et c'est bien une église qui s'érige avec fierté au milieu de l'étendue d'eau. Les italiens locaux se sont crus malins en laissant l'église intacte alors que la construction d'un barrage donna naissance à un lac inondant le reste de la bourgade. Des italiens ? Quels italiens ? Nous constatons qu'ils ont tous l'idée saugrenue de parler allemand dans cette région. De quoi mener notre esprit à une conclusion simple, claire et limpide : ils ont vraiment l'esprit tordu par ici. Tordu mais lucide : un parking payant a été construit à l'intention des touristes pour profiter pleinement de la bizarrerie locale.

Ici, pas de supermarchés. Nous achetons une sorte de brioche de luxe dans une épicerie guindée, puis nous dirigeons vers une pizzeria pour le repas du midi. Fichtre, nous ne sommes pas venus en Italie pour rien. Nous nous posons benoitement à une table en plastique sur la terrasse de l'établissement Aladdin que nous avons choisi, et humons à plein poumons les vapeurs poussiéreuses qui émanent du chantier jouxtant le restaurant. Après avoir englouti une pizza et un coca extra large, je me rends aux toilettes. Ce n'est pas une remarque à caractère hygiénique que je fais là. C'est juste l'occasion pour signaler que l'intérieur était beaucoup plus classe, et qu'à près de 1500 m d'altitude nous aurions très bien pu ne pas nous priver d'un toit.

En atteste cette image, il ne fait pas bien chaud. Mais rassure toi lecteur, on est bien loin de l'air polaire qui nous avait accueilli au col du Stelvio. On s'embourgeoise un peu, voilà tout, et prenons petit à petit goût au luxe. Nous prévoyons même de dormir au camping ce soir. Nous passons simultanément le col du Resia et la frontière pour arriver enfin en terre autrichienne. Le décor s'en voit radicalement bouleversé. Tous les champs sont soigneusement tondus (un peu comme suisse), et comble ultime de délicatesse ! l'herbe est soigneusement ratissée et ramassée à la main. En effet, nous observons un peu partout des femmes ou des enfants armés de grands râteaux, affairés dans les champs à rassembler les chutes de leur tonte pour en faire de petits tas.

En Autriche, les personnes âgées semblent plus vaillantes que la normale. Je fais semblant de photographier Nico pour fixer un aperçu de la population locale ; néanmoins, celle-ci n'est pas dupe de ce fin stratagème que j'improvise et ne semble guère l'apprécier. Ces mémés me remercieront plus tard : à leur insu, je viens de les faire accéder à l'immortalité.

Nous n'avons guère d'objectifs pour cette étape, si ce n'est de se laisser porter passivement par la gravité en direction d'Innsbruck. Nous rejoignons la route principale, irriguée d'un flux d'automobile assez important. Un premier long tunnel, un deuxième... l'ambiance devient de plus autoroutière, et le rythme s'accélère. Notre visibilité dans la pénombre est médiocre, le cœur augmente sa cadence, le pédalage aussi. Il en va de notre survie. Un mugissement terrifiant s'engouffre jusque notre cavité auriculaire dans un vacarme angoissant. Je me retourne. Rien. Je me retourne encore. Une bête furieuse et rugissante me rattrape, gueule ouverte, les yeux flamboyants. Transcendé par une montée d'adrénaline qui m'extasie de peur et de puissance, je me porte à une vitesse hallucinante, double Nico, frôle une faille ouverte de l'espace-temps. Lumière. Je suis ressorti de la caverne. Vivant. Le vociférant ronflement s'éloigne. Ouf. Le tunnel est vaincu.

Bien entendu, cette image n'est pas représentative du Diable qui nous accompagna sur ces quelques kilomètres, et ne saurait rendre compte de cette horreur irréelle qu'il nous a fallu affronter, pour la simple et bonne raison que les appareils photos ne fonctionnaient pas dans ce cadre où les lois de la physique étaient temporairement modifiées. Toutefois, ni l'enfer ni la pluie ne peuvent entraver le Chambéry Innsbruck (quelques gouttes ont décidé de nous rafraichir l'esprit), de sorte que nous continuons notre chemin.

L'Autriche nous apparait alors hostile, présentant des itinéraires peu "bike friendly" comme diraient certains. Nous croisons même un panneau évoquant la signalisation française qui annonce une entrée sur voie rapide. Cela ne nous émeut guère, étant donné que la route reste à une voie, et que les véhicules ne semblent pas dépasser quatre fois notre vitesse. Peu au fait des règles en vigueur, nous parcourons quelques kilomètres avant que Nico me somme de bifurquer à un carrefour. Que passa ? Effectivement, notre voie était interdite aux vélos, et cette route parallèle et déserte fléchée à l'intention des cyclistes semble seoir bien davantage à notre locomotion.

Voilà qui va signer l'accomplissement de cette journée. Nous nous contenterons de 61 km de pédalage avant de nous arrêter à un camping quelconque, à Ried, quasiment désÅ“uvrés. Nico désespère d'y trouver un bar qui retransmettrait une fin d'étape du Tour. Il nous reste moins de 100 km de plat descendant, et deux jours à tuer. Si nous faisions un détour par Garmish, en Allemagne ? Cela rajouterait un pays à la liste. Ouais. Non. Les dernières étapes s'annoncent certes reposantes, mais nous savons trouver vertu dans la détente. Et puis sait-on jamais : les voies de l'avenir sont impénétrables...